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Hugo Laroche

Analyses d'œuvres

Analyse : Sonate en do mineur de Domenico Scarlatti K. 11

Publié le

Analyse de la Sonate en do mineur de Domenico Scarlatti

Qui est Domenico Scarlatti ?

En remontant au XVIIIe siècle, il est juste de rendre hommage à Domenico Scarlatti (1685-1757), un compositeur que je considère sous-estimé. Né la même année que Bach et Haendel, sa reconnaissance a peut-être été éclipsée au moment précis où la musique classique d’origine germanique commençait à dominer. Serait-ce l’une des raisons de la place moindre qu’il occupe dans l’histoire ?

Il existe d’autres raisons possibles, dont certaines de grand poids. Pendant son séjour dans la péninsule Ibérique, Scarlatti a composé 555 sonates pour clavecin en un seul mouvement, ce qui semble limiter son répertoire par rapport à la diversité et à la complexité d’autres compositeurs qui abordaient de multiples genres. De plus, sa vie s’est déroulée loin des principaux événements musicaux de son temps, et son influence sur les compositeurs marquants de l’époque a été limitée, à la différence d’autres contemporains comme Carl Philipp Emanuel Bach.

Une autre raison que l’on pourrait avancer est la vision romantique de la musique, qui privilégie le dramatisme sur les autres éléments. La joie et la vitalité de la musique de Scarlatti, comme de celle de Haydn, sont souvent interprétées à tort comme un manque de profondeur. Cela a rendu difficile d’apprécier pleinement le plaisir et la fraîcheur avec lesquels ces deux compositeurs abordaient la musique.

Scarlatti, fils du célèbre Alessandro, est né et s’est formé à Naples, alors sous domination espagnole. Dès sa jeunesse, il fut reconnu comme un instrumentiste remarquable. Vers 1720, il fut engagé au Portugal comme maître de la princesse Barbara de Bragance, qu’il accompagna en Espagne lorsqu’elle épousa le futur roi Ferdinand VI. Scarlatti resta en Espagne, adoptant même le nom hispanisé de Domingo Escarlati, un héritage que conservèrent ses descendants.

Scarlatti a intégré dans beaucoup de ses sonates des éléments de la musique populaire espagnole, reflet de son adaptation au pays et de son amour pour sa culture. Bien qu’à l’origine le terme « sonate » ait désigné des pièces instrumentales non destinées au clavier, ce genre a évolué avec le temps vers ce que nous connaissons aujourd’hui comme la sonate classique, composée principalement durant la seconde moitié du XVIIIe siècle et au XIXe.

Analyse de la Sonate en do mineur de Scarlatti. Sonate en do mineur

Les Sonates de Scarlatti

Les sonates de Domenico Scarlatti constituent une part essentielle et remarquable du répertoire pour clavier de la musique classique, et elles ont eu un impact durable sur la composition et la technique pianistique. Scarlatti (1685-1757) fut un compositeur italien de la période baroque qui passa une grande partie de sa vie en Espagne, ce qui a influencé de manière significative le caractère et le style de sa musique.

Caractéristiques générales des sonates de Scarlatti :

  1. Nombre et forme : Scarlatti a composé plus de 550 sonates, bien que le nombre exact puisse varier selon les sources, en raison du classement et de la découverte de nouvelles œuvres. Ces pièces sont pour la plupart brèves, en un seul mouvement, et généralement structurées en forme binaire, c’est-à-dire constituées de deux sections dont chacune est reprise.
  2. Style et innovation : Les sonates de Scarlatti sont connues pour leur inventivité et leur originalité. Elles intègrent des influences de la musique populaire espagnole, comme des rythmes de danse et des formules de guitare, ce qui les rend vibrantes et énergiques. La musique présente fréquemment de grands sauts, des lignes mélodiques ornementées et une technique qui explore tout le registre du clavier, anticipant des pratiques qui deviendraient courantes à des époques ultérieures.
  3. Technique pianistique : Scarlatti utilise souvent des croisements de mains, des gammes rapides et une variété d’articulations qui posent des défis techniques considérables. Ses sonates ne sont pas seulement des œuvres d’une grande beauté, mais aussi des pièces qui développent l’habileté technique de l’interprète.
  4. Émotions et expression : Bien qu’elles puissent paraître simples sur le plan structurel, les sonates de Scarlatti explorent une vaste palette d’émotions et d’états d’âme. De la sérénité à l’exubérance, chaque sonate possède un caractère distinctif.
  5. Influence et héritage : Les sonates de Scarlatti ont influencé de nombreux compositeurs postérieurs et restent des pièces fondamentales dans l’enseignement et la pratique du piano et du clavecin. Elles sont appréciées non seulement pour leur virtuosité technique, mais aussi pour leur profondeur expressive.
  6. Éditions et manuscrits : Les sonates ont été écrites à l’origine pour le clavecin, mais elles sont fréquemment jouées sur le piano moderne. Les éditions de ses sonates varient, car beaucoup ont été publiées à titre posthume et il existe différentes collections de manuscrits ; les éditions de Ralph Kirkpatrick et d’Alessandro Longo sont parmi les plus souvent citées.

Abordons maintenant plus précisément la Sonate K. 11 de Scarlatti. https://www.youtube.com/watch?v=4BUHo6zpdNc

Analyse de la Sonate K. 11 de Scarlatti

La première section, de 14 mesures, va de la tonique de do mineur jusqu’à la tonalité mineure du cinquième degré (sol mineur). Ce segment, qui correspond à l’exposition, s’écarte de la forme typique de la sonate classique en ne présentant pas de second thème défini. À la place, dans la section à la dominante, on ne perçoit qu’une fonction cadentielle, un arpège de la nouvelle tonique suivi d’une gamme descendante qui renvoie au thème initial. La modulation présente n’implique pas d’affrontement entre tonalités et prend un caractère ambigu vers la fin du segment, selon un procédé semblable à celui que l’on trouve dans certaines suites baroques cherchant à revenir à la tonalité d’origine.

À partir de la cinquième mesure des huit premières, on perçoit un léger contraste, dont j’aborderai l’analyse détaillée plus loin. Il n’y a cependant pas de véritable conflit ; le contraste est mineur et tout le segment reste en do mineur, sans opposition tonale.

La deuxième partie, entièrement en do mineur, ne comporte pas les modulations typiques du développement. Les six premières mesures de cette section (de la 15 à la 20), qui prennent la place des six mesures initiales de la sonate, prolongent la prédominance du premier segment, en utilisant différents éléments du matériau thématique initial et en offrant quelques aperçus d’élaboration, sans constituer pour autant un développement à proprement parler.

Les mesures 21 et 22 sont presque identiques aux mesures 7 et 8 du début, et à partir de là, les six dernières mesures de la première partie, qui étaient à la dominante, sont transposées à la tonique. Tout reste dans la tonalité de la tonique, comme dans la réexposition de la sonate classique, mais sans que l’on puisse parler de réconciliation : on n’entend jamais de conflit entre deux thèmes au long de la pièce, et il ne peut y avoir de réconciliation sans dispute préalable.

Ainsi, aucune des trois parties traditionnelles de la sonate classique n’est présente, ce qui donne une œuvre clairement bipartite, bien qu’elle commence à prendre ses distances avec les compositions baroques contemporaines.

Par ailleurs, alors que le style baroque se caractérise par son contrepoint tonal, exubérant vers la fin de la période, on n’observe rien de tel chez Scarlatti. Dans cette sonate, bien qu’il y ait une présence mélodique aux deux mains, avec de nombreux intervalles de seconde et quelques indices d’imitation entre elles, ce sont aussi les tierces et les sixtes parallèles qui prédominent, ce qui s’éloigne du contrepoint. L’œuvre, dans son ensemble, présente une texture essentiellement harmonique, typique de la période classique.

Sonate en do mineur de Scarlatti

La sonate entière se construit, de façon surprenante à mon avis, sur le motif du tétracorde. Je montre à nouveau sa présence dans la première section. Cependant, tous les tétracordes de la sonate ne sont pas identiques. Il existe des différences significatives dans leur placement métrique, qui jouent un rôle crucial dans la forme.

Après les tétracordes initiaux, de caractère thétique (sur le temps fort), viennent plusieurs tétracordes anacrousiques jusqu’à ce que, de la mesure 5 à la mesure 9, les tétracordes recommencent sur les temps forts, coïncidant avec le « petit contraste » mentionné plus haut et y contribuant de manière significative.

À la mesure 10 commence la section cadentielle et, jusqu’à la fin de la partie, nous revenons au tétracorde anacrousique.

La deuxième section reprend le style thétique (de la mesure 15 à la 23), puis revient au style anacrousique, comme dans la première partie, jusqu’à la fin de la sonate.

Le placement métrique du tétracorde est une composante formelle fondamentale de cette œuvre.

Outre le placement métrique, d’autres éléments rehaussent également l’importance de ce groupe de quatre notes. L’un d’eux, rythmique lui aussi, concerne sa durée : au départ il dure deux temps, mais à partir de la mesure 5, lorsqu’il devient thétique, il passe à quatre temps, et cela se poursuit jusqu’à la mesure 9, le point culminant de la partie, où la main gauche descend deux tétracordes en croches et la droite le fait pour la première fois en doubles croches, libérant l’énergie accumulée.

Il est remarquable que Scarlatti réintroduise les tétracordes en doubles croches dans les deux dernières mesures de la partie, en reproduisant ce schéma à la fin de l’œuvre.

Le tétracorde, formé de secondes, possède une identité mélodique claire. En revanche, l’intervalle de quarte est davantage lié à l’harmonie. Dans les cadences finales, le tétracorde perd ses notes intermédiaires et la quarte assume une fonction harmonique cruciale.

Analyse de la Sonate en do mineur de Scarlatti

Les tétracordes varient aussi dans la distribution de leurs intervalles. Dans les huit premières mesures, les tétracordes majeur et phrygien alternent. Ce schéma se maintient jusqu’aux cadences finales de la section.

Pendant les six premières mesures de la deuxième partie, le tétracorde mineur est réintroduit dans la mélodie, et l’on suit un schéma semblable à celui de la première partie.

De plus, le type de tétracorde utilisé joue un rôle formel significatif.

Un autre aspect remarquable est l’usage que fait Scarlatti de la gamme mineure mélodique dans les six premières mesures de la première partie, en altérant les sixième et septième degrés. Arrivé à la septième mesure, il introduit un passage à la gamme mineure harmonique, ce qui accroît la tension vers le point culminant.

C’est ainsi que se produit la modulation et, dans les deux dernières mesures, on revient à la gamme mineure mélodique.

Dans la deuxième partie, on revient d’abord à la forme harmonique, puis on répète ce qui s’est passé dans la première.

L’harmonie et les modulations, bien que centrales dans l’analyse habituelle, ne captent peut-être pas tout l’intérêt de cette œuvre ; mais, comme je l’ai montré, Scarlatti emploie d’autres éléments, avec une grande économie, pour créer ce petit chef-d’œuvre, des éléments qui sont souvent négligés.

Conclusions

L’œuvre analysée est bien plus qu’un simple objet de transition historique entre le Baroque et le Classicisme ; c’est un témoignage éloquent de l’habileté compositionnelle et de la profondeur artistique de Scarlatti. Par l’utilisation méticuleuse et créative du tétracorde sous diverses formes et à divers emplacements métriques, Scarlatti établit non seulement une structure solide, mais enrichit aussi la texture émotionnelle et tonale de la pièce. Le jeu entre les tétracordes thétiques et anacrousiques, ainsi que la variation de leur durée et de la distribution de leurs intervalles, non seulement soutient l’intérêt musical, mais intensifie l’impact dramatique de l’œuvre.

Au-delà des caractéristiques techniques, Scarlatti incorpore des éléments rythmiques et mélodiques qui transforment une composition d’apparente simplicité en une expression complexe et nuancée d’émotions et de tensions musicales. L’alternance entre les gammes mineures mélodique et harmonique renforce non seulement cette approche, mais souligne les moments de climax et de résolution, offrant une expérience d’écoute riche et variée.

En conclusion, cette sonate de Scarlatti ne doit pas être considérée uniquement à travers le prisme de sa signification historique ou de sa transition stylistique. C’est une œuvre qui fait preuve d’une ingénieuse économie de moyens et d’une compréhension profonde des éléments formels et expressifs de la musique, ce qui en fait un joyau d’une valeur inestimable dans le répertoire classique. Comme l’a souligné le musicien espagnol, l’année 1685 a certainement été une année de grâce, non seulement par la naissance de grands compositeurs, mais aussi par la richesse musicale qu’ils continueraient d’offrir dans leurs compositions, comme on peut le sentir dans cette œuvre de Scarlatti.

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